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15/03/2005
La Grande Cuisine par Olivier Zablocki
Nous ne pouvons pas en rester là. Je veux dire à la porte de cette alcôve que le Monde et l'Humanité pour une fois réconciliés dans un puritanisme pervers, hostile aux amours ancillaires, voudraient interdire au ministre et à la femme de chambre et à nous tous par la même occasion . Je plaisante, bien sûr, mais c'est pour mieux vous proposer un détour par la cuisine, La Grande Cuisine tant il est vrai que le témoignage du cuisinier à domicile, (crosscooker) aura beaucoup à nous apprendre sur ce que pourrait être, au-delà des caricatures d'avant-guerre, l'avenir des services à la personne. Bref, du passé faisons table rase et examinons l'avenir d'un œil innocent.
Tout d'abord si l'on parle de services à la personne donc liés à la famille, la santé et la vie quotidienne, ce sont pour la plupart des services qui tournent autour de l'épicentre que constitue le logement, la maison, le domicile des personnes. Or ce n'est pas anticiper à outrance que de réfléchir dès maintenant en prenant comme postulat de départ la tendance qui est déjà un fait et qui fait du logement un véritable centre de loisirs ET un espace de travail. Dans la société en réseaux qui est la notre désormais le domicile devient le hub ultime , la station service par excellence là où l'on recharge les batteries de nos mobiles, où l'on décharge les informations du jour. Ce sont des tâches dont la valeur ajoutée se révèlera de plus en plus conséquente qui s'accompliront dans la sphère privée laquelle se transformera finalement en un véritable backoffice. Pour que ce nouveau lieu de production donne toute la mesure de sa productivité il faudra bien que s'invente quelques nouveaux métiers de services à la personnes dans une société de l'information et je fais ici avec vous le pari que la plupart seront des métiers des services d'information à la personne qui seront issus de quelques innovations déterminantes nées de la fusion inattendue entre les technologies lowtech du triporteur et de la cuisinière et les technologies de traitement de l'information les plus avancées en matière de géolocalisation et de tracking.
Prenons tout de même ici le temps d'observer quelques phénomènes de société à l'appui de cette projection. Par exemple il y a celui du HomeShoring ainsi baptisé par antinomie avec le OffShoring et déjà très avancé aux Etats-Unis (100000 télétravailleurs concernés) . Mais aussi il y a le développement des pratiques dites de CtoC (Consumer To Consummer). On parle ainsi maintenant de Super Distribution pour décrire le phénomène de distribution des produits, contenus et de services entre utilisateurs : ...des millions de transactions de tous ordres, à chaque fois remplies de sens et de données très concrètes sur ce qu'est aujourd'hui, véritablement, le consommateur. Son patrimoine, sa manière de le gérer, de le faire vivre, exposés, mis à nu.. Il y a sur ce sujet une série d'articles stimulants et parfois dérangeant sur le site de l'Agence CtoC et notamment un cahier tendance très bien construit à ne manquer sous aucun prétexte (pdf).
Si l'on veut bien, sinon s'enthousiasmer comme je le fais, du moins ne pas trop résister à cette réalité d'une société plus qu'émergente (toute résistance serait inutile d'ailleurs ; en la matière, il vaut mieux feindre d'en être les organisateurs) il y a dans les récents travaux de l'équipe Borloo deux lignes de création d'activités et d'emploi que nous pourrions exploiter en les entrecroisant. D'abord, le plan d'action sur l'industrie de la relation clientèle et la création d'activité et d'emplois dans le secteur des centres d'appels et ensuite ce fameux plan de développement des services à la personne qui suscite une excès de scepticisme sournoisement entretenu par Le Monde et L'Humanité pour des motifs respectivement datés, forcément datés, comme aurait dit la Marguerite.
Un exemple vaudra mieux qu'un trop long discours : Créons ensemble, si vous le voulez bien, un nouveau métier en mélangeant et en faisant mijoter un temps tous ces ingrédients. Chaque jour, trois fois par jour matin, midi et soir dans chaque quartier, dans chaque village nous savons que s'allument les feux de La Grande Cuisine. En réalité 10, 100, 1000, 10000 cuisines individuelles que je voudrais que nous imaginions aujourd'hui en réseau, capables de s'échanger des informations simples sur qui prépare quoi aujourd'hui, qui fait cuire quoi et composant ainsi une MetaCuisine, une sorte de place de marché, une bourse quotidienne des plats préparés à la maison. Techniquement la plupart des ordinateurs familiaux déjà connectés dans les 2/3 des foyers peuvent s'adapter en Tableau de Services et remplir cette fonction. Et que l'on ne viennent pas me dire qu'il s'agit du 2/3 supérieur et que du coup ma démonstration n'aura pas l'universalité de la cantine égalitaire ce serait un peu mesquin ;-) .
Dès lors, dans le système d'information de La Grande Cuisine il est facile d'inscrire ses excédents imprévus ou de faire savoir que l'on a cuit aujourd'hui trois tartes aux légumes au lieu d'une seule pour en verser deux à la bourse du pain quotidien. Il est facile a contrario alors que l'on n'a rien prévu pour diner et que l'on se retrouve à cinq à table au lieu de deux, de consulter les offres du Tableau de Services et d'y retrouver une entrée, un plat, un dessert pour se tirer d'affaire.
Il ne manque rien à ce système local d'information performant et autogéré sinon la livraison des plats et c'est là qu'il nous faut sortir le triporteur, nouveau mobile géolocalisable et trackable sur le réseau local, sillonant aux bonnes heures le village et le quartier. L'avantage dans ce système c'est que l'administrateur du réseau de La Grande Cuisine et celui qui pédale énergiquement pour faire la tournée des foyers connectés c'est la même personne : pluriactive, multicompétente, multi-employeurs, inscrite dans une pratique particuièrement évolutive en terme de carrière, en un mot bonne à tout faire au sens le plus noble de cette expression.
L'Internet a fait découvrir à quelques uns d'entre nous les joies du BookCrossing, découvrons aujourd'hui celle du CrossCooking et créons d'un même mouvement 36000 emplois de CrossCooker, nouveaux cuisiniers virtuels dans la société de l'information (il faudrait au moins un CrossCooker par quartier ou par village) en utisant pour les rétribuer le chèque emploi service universel en direct des particuliers-employeurs inscrits dans le système d'information au CrossCooker. L'investissement pour faire vivre un CrossCooker c'est un ordinateur et sa connection plus un triporteur plus quelques heures de formation mais surtout un réseau de personnes correctement organisées à l'échelle du quartier ou du village et prenant en charge en tant qu'employeur le déploiement de l'infrastructure informationnelle (infostructure) nécessaire au bon fonctionnement du service.
A partir de là, il y a un avantage, c'est que l'infostructure en question et ses tableaux de services ne sont pas exclusifs au seul service de La Grande Cuisine. Cette infostructure, cette organisation est neutre et peut dès lors féconder d'autres services dans ce mariage low/high tech. Si l'on fait l'inventaire des services à la personne les plus banalisés qui mériteraient d'être revisités et transformés de la sorte en passant par un système d'information d'intérêt local bien pensé, je vois aujourd'hui une trentaine de ces nouveaux métiers à créer. Le jeu en vaut la chandelle et La Grande Cuisine est surtout emblématique car elle concentre toutes les questions à résoudre mais aussi tous les enjeux et tous les bénéfices que l'on peut tirer des réalités du monde contemporain.
Borloo a dit 500.000 emplois ? L'avenir montrera que le ministre était peut-être trop prudent et que, sans rire, dans dix ans ce seront les bonnes à tout faire qui tiendront le haut du pavé de la société de l'information. On pourra enfin parler de bonnes pratiques et de justice sociale.
Olivier Zablocki
mars 15, 2005 dans Emploi | Permalink
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Commentaires
Bonjour,
Quand Aubry en promettait 400.000...
Quand Borloo en promettait 500.000..
Quand un cuisinier en imaginait ... combien ?...
Nous sommes en 2030
y'a plus de solidarité nationale... on nous a doté de machines...pour que nous puissions tout commander...
Mais ...On est plein de vieux et vieilles très seulEs
couchéEs dans notre merde au fond de notre lit
à attendre que passe nous voir la dernière aide à domicile (tiens, une bonne soeur) de notre ville ...
pour qu'elle nous torche et nous lave un peu et nous file à bouffer...
dîtes, l'est possible qu'avec vos engins que vous commandiez ma mort pour moi ? J'en puis plus ...
C'est quand qu'y rendent des comptes ceuxZes et celles qui nous ont foutu dans ce grand merdier ?
Salutations solidaires
Jean-Patrick
PS: y'a des choses intérressantes à travailler ... des idées... mais, même avec la technique, pas grand chose de nouveau ...
Rédigé par: Jean-Patrick Abelsohn | 16 mar 2005 22:18:26
Une mutualisation oui, et je rejoins ici le commentaire de Clément (qui n'a pas déformé mes propos, je le rassure ;-) ; c'est bien l'enjeu de la mise en réseau, réseau de services, au niveau local. Mais dans tous les cas, il faut exclure les intermédiaires (publics ou privés, peu importe en l'espèce) sans véritable valeur ajoutée dont la rémunération grêverait le prix de revient ou le prix de vente des services. Il faut substituer un système d'information bien pensé et autogéré entre particuliers-employeurs individuels (mais agissant collectivement au sein du réseau de services) et employés-directs indépendants (mais agissant collectivement au sein du même réseau de services) ; cela suffira à la médiation/régulation des services et n'aura qu'un coût marginal. Donc travaillons conjointement les définitions de nouveaux services et développons pour les supporter des systèmes d'informations adaptés et eux-mêmes mutualisables.
Rédigé par: zablo | 16 mar 2005 02:26:43
Développons les services ! comme aux Etats-Unis ? non non, des services "à la personne" (the french touch !), un peu comme les fonds de pension "à la française" ...
Mais par quoi commencer, le sujet est si vaste. Et de quoi parle-t-on ?
Les développements de Sandrine ROUSSEAU et François-Xavier DEVETTER (Le Monde) illustrent parfaitement les limites liées au développement de ces services. Elles sont désormais clairement identifiées (emplois dévalorisés, très peu rémunéré, réservés aux plus aisés, créateur (ou révélateur ?) d'inégalités sociales, ... ), je ne reviendrai donc pas sur les réserves, certainement justifiées, que suscitent les emplois de service.
Et si la conception traditionnelle des services à la personne présente peu d'avenir faut-il pour autant renoncer à développer les services ? Sans doute pas.
Et c'est ici que les développements d'Olivier Zablocki retiennent toute mon attention : Une nouvelle conception du service qui tire profit des nouvelles technologies pour apporter une réponse adaptée à des besoins plus traditionnels. L'idée, trop rarement avancée, de repenser les services me semble des plus intéressante. (j'espère ne pas avoir déformé les propositions de ce cher Olivier...)
Mais il serait trompeur d'imaginer que désormais, grâce aux nouveaux emplois de service à la personne, chacun aura sa femme de ménage, son jardinier et sa nounou...
Si on veut développer des emplois qui ne soient pas de véritables "trappes à pauvreté" il faut les rémunérer convenablement, ce que l'employeur individuel aura du mal à faire. Alors pourquoi ne pas imaginer, dans la continuité des propositions d'Olivier, le développement d'une "mutualisation" des services ainsi moins coûteux et mieux rémunérés (à la condition qu'elle ne soit pas l'oeuvre d'une société privée dont l'objectif sera de gagner de l'argent de cette mutualisation).
Enfin (et je termine), pourquoi ne pas regarder, aussi, du côté des pays d'Europe du nord qui, plutôt que de développer des services trop coûteux (à cause des minima sociaux), ont développer des emplois "sociaux" de service à la population dont le financement est largement mutualisé...
Rédigé par: Clément | 15 mar 2005 23:48:39

